Nouvelle scène, nouvelles saines ?

Nous sommes le 1er mars, je feuillette les pages virtuelles de L’Obs, fidèle à mon rituel matinal et à mon abonnement, quand mes yeux se heurtent au titre d’un article: “Me too au théâtre: un sit-in devant les cours Florent pour dénoncer les violences sexuelles.” On pourrait être tenté, à la lecture de ce genre de nouvelles, de se laisser aller à un soupir résigné. En ce qui me concerne, c’est souvent ce qui se passe avec ce type de sujet, dont la récurrence scandaleuse finit par étouffer ma révolte sous un voile de lassitude. L’article décrit les faits suivants: Les Callisto, association de lutte  contre les violences institutionnalisées née en 2020, a organisé un sit-in devant la fameuse école d’art dramatique, qu’ont fréquenté de nombreuses têtes d’affiches du théâtre et du cinéma français. Sur le parvis du bâtiment emblématique de l’avenue Jean Jaurès à Paris, les étudiants, dont certains sont des membres du collectif, brandissent des pancartes aux slogans protestataires. D’autres ont écrit sur de larges feuilles des phrases acerbes et violentes, prononcées par des professeurs de l’école. Sur les murs alentours, elles resteront placardées quelques heures, alors que dans leur mémoire et dans leur corps, elles le seront probablement pour toujours. 

affiches sur des arbres devant le Cours Florent, anonyme(source : compte Instagram Les Callisto)

Cela fait quelques mois que la parole des apprentis comédiens se libère. En novembre 2020, Les Callisto avait publié cette tribune intitulée “Cours Florent, cours violent?”, le blog de Mediapart faisant à cette parole une place qui semble difficile à trouver dans la sphère médiatique, encore bien silencieuse à propos des violences systémiques. Quant au média Instagram, il bourgeonne de posts et de comptes dédiés aux témoignages de ce genre, comme par exemple Payetonrole, qui recense des témoignages anonymes d’élèves ayant subi des violences de la part de leurs professeurs.

Comme il s’agit de mon ancienne école, je m’interroge; cette atmosphère délétère se serait-elle installée avec les années, au gré des recrutements de professeurs de plus en plus nombreux? Suis-je passée entre les gouttes de cette pluie d’humiliations ou n’ai-je simplement pas voulu en reconnaître l’acidité? C’est là tout le problème des violences systémiques et institutionnalisées. C’est parce qu’elles sont considérées comme intrinsèques à l’institution dans laquelle elles s’inscrivent, qu’elles ne sont pas considérées comme telles. Pour ce qui est des écoles de théâtre, elles alimentent le cliché de l’artiste torturé, et la croyance selon laquelle les blessures d’une âme sont l’unique foyer de sa poésie.

Il y a les élèves qui arrivent brisés et ceux qu’il reste à briser”, écrit François Florent, père fondateur de l’éminente école, dans sa biographie intitulée ”Cette obscure clarté”, le titre parlant alors de lui-même. La couleur était annoncée et tout laisse alors à penser que s’inscrire, c’était consentir. C’est un milieu que l’on dit trivialement “de requins”, il est donc considéré comme normal de subir attaques et morsures dès les planches de l’école, au point d’y être parfois amputé de son amour propre. Ce qui n’aide pas, c’est que la violence se vérifie dans le milieu professionnel, il n’y a qu’à voir l’ampleur du mouvement ”Me too” et la récurrence avec laquelle les comédiennes se voient donner, au début d’un casting et d’une audition, des indications telles que “Séduis-moi, je veux une actrice qui me fasse tomber amoureux d’elle”, les réduisant au rang d’objet de désir et de fantasmes. La violence tacitement permise  au cours de la formation est cohérente avec celle de la réalité professionnelle impitoyable, et cette cohérence participe à rendre ce problème insondable. 


Capture écran du compte Instagram « Payetonrole », témoignages anonymes

Capture écran du compte Instagram « Payetonrole », témoignages anonymes

Plongeant  dans mes souvenirs de jeune élève, je tombe au hasard sur celui de Théo*, qui butte sur sur son monologue d’Hamlet. Assise derrière le professeur, je vois sa jugulaire que chaque hésitation de Théo fait gonfler un peu plus, jusqu’à ce que sa contrariété, menée à son comble, le fasse lancer la table à travers la salle, (l’assistante ayant rattrapé leurs téléphones in extremis) en même temps qu’un tonitruant «va te faire foutre» à l’intention de Théo, le vacarme faisant trembler les murs de l’école et probablement tous ceux de l’arrondissement. Le professeur, après s’être vaguement excusé sur le groupe Facebook de la classe le soir même, a continué d’enseigner et personne n’a rien dit. Quant à Théo, talentueux et plein d’envie, il n’est jamais revenu à l’école. Il s’agit ici d’un fait exceptionnel, mais je me souviens aussi de ce début d’année, où un metteur en scène avait lancé fièrement à la classe« Vous êtes tous des putes, le tout est de savoir vous vendre », et je me souviens aussi de cet élève gay harcelé par un enseignant, à qui l’administration avait répondu qu’en effet c’était grave, mais que l’on ne pouvait se passer de ce professeur; il faisait rentrer trop de candidats au conservatoire national. Les statistiques, c’était bien plus important que la dignité d’un élève. Il y aurait encore de nombreux exemples et sur les médias mentionnés les témoignages se multiplient , mais ce qu’il faut retenir c’est que non, je n’étais pas passée entre les gouttes, j’avais refusé de les voir. C’était quatre ans avant Me Too, avant Adèle, avant même que je connaisse la définition du mot «omerta ». Je voyais cela comme une réalité terrible mais normale, inhérente à l’univers que j’avais choisi.

Si après les plaintes déposées en 2020, le cours Florent avait déclaré condamner fermement les différentes nuisances aux élèves, elle a néanmoins attaqué l’association Les Callisto en justice pour diffamation. Le procès est actuellement en cours. Le chemin semble encore long mais la nouvelle génération d’élèves semble tenace; «La nouvelle scène sera saine ou ne sera pas », écrivent les Callisto dans l’un de leur post twitter. On ne peut que souhaiter nourrir cet espoir pour le monde du spectacle, en plus de celui d’une prochaine réouverture.


Pour en savoir davantage sur le collectif, vous pouvez vous rendre ici :

https://projetcallisto.fr/


Pour participer à la collecte de fonds servant à régler les différents frais de procédure des victimes, c’est ici :

https://www.helloasso.com/associations/les-callisto




Songe floral / poème pour subsister

Ils disent «fleur bleue»

Mais moi je n’ai de bleu que le cœur

A force d’avoir trop cru

A l’absence de fin, à l’absence de point

Au bout des lignes, à l’absence de coups,

A force d’avoir trop eu le goût du risque


« Fleur bleue » c’est quoi

C’est croire tout c’est tout dire

C’est souvent se planter

Dans les champs de béton

Que tous disent stériles


Eux ils disent « rien ne dure »

Alors si rien ne dure j’aimerais

Savoir imiter ce qui survit, échappe

Au point final, au poing fermé

Sur les fausses certitudes


Fleur d’accord, bleue si tu veux

Si tu penses comme eux

Mais pas de celles que tu plantes

Comme telle ou telle autre

Qui ne passeront pas l’été

Celle dont tu te souviens

Qui n’éclot que la nuit

Qu’une seule fois dans l’année

Qu’une seule fois dans ta vie


Être un peu fleur pâle assez rare

Perchée en haut d’un cactus

Isolé en bord de plaine festive

Être assez loin des cris

Mais assez près du monde

Et du ciel pour entendre

Les couleurs explosives


Être un peu le jasmin

Au creux des bougies parfumées

Me confondre à ton souffle

Et devenir les effluves

Qu’on ne voit pas mais

Qui restent sur soi et qui font se souvenir

Qu’on est allé chez toi


Être le musc de ton eau préférée

Et courir dans le pli de ton cou

Et dans ceux de tes pulls

Habiter un royaume de cachemire 


Être le camphre du baume au creux de tes mains

Pour en compter les lignes, m’assurer que tu vis

Et encore pour longtemps, avec ou sans moi

A tes muscles raidis rendre leur indolence


Vraiment, j’aimerais ne pas peser lourd

Mais rester pour toujours

Dans un angle vivant de ton histoire

De ta maison et de ta clavicule

Affleurer à chacun de tes jours

Faire partie du tableau

Me suspendre aux couleurs de ta vie


Novembre - Le manteau


               Je traverse la ville, parce qu’on m’a dit de le faire sur un ton doctoral. Moi je ne rêve que d’Italie et un peu de New York, mais il paraît que ça fait du bien au moral, de mettre un beau manteau même pour aller nulle part, de sortir dans la ville pour sortir du silence qui hante nos maisons et nos coeurs et nos corps et pour quitter un peu mon immense paresse. Aux prescriptions futiles dans ma tête je rétorque : savent-ils que ma paresse est une immense tour, une tour dans mon évier et qu’aux tours de New York comme aux tours d’Italie, vraiment, elle n’a rien à envier ? Savent-ils qu’elle a les bras en croix, qu’elle s’abreuve des discours des moulures du plafond qui ne disent plus rien, qu’elle attend qu’apparaisse une nouvelle fantaisie, qu’elle est chaque jour nourrie par des articles de presse qui avivent ma flemme de me heurter au monde ? Qu’elle est toutes ces lectures que pour rester en vie il faut bien que j’écourte, qu’elle est une descente, une descente de marches qui dure dix-sept minutes, une descente de lit  recouverte de pots de yaourt et des meubles pleins de tasses encore pleines de thé refroidi ? Qu’elle est d’un luxe indécent qu’elle se traîne dans le tiède protégé  tout en haut d’une tour haussmannienne ? Mais j’ai bien obéi et comme une enfant bien sage, j’ai mis mon manteau, rempli mon formulaire, j’ai fait une croix dans une case et une autre sur mon droit de rester me complaire dans ce calme endémique. Alors pour affronter la pluie de mauvaises nouvelles, j’ai choisi mon manteau des jours de mauvais temps mais comme il faisait beau alors j’ai mis un manteau de mauvaise foi  et puis je suis sortie pour acheter une éponge et caresser les chiens, tous les chiens sur mon passage,  en marchant j’ai maudit  ce printemps de Novembre qui ne finit jamais,  je suis passée devant les marchands de fruits et de fleurs et à tort j’ai maudit les odeurs, les parfums que j’aimais.                                                                                                      A vous que j’ai croisés sans prêter d’attention, pardon. J’ai préféré vos chiens à vos visages muselés mais dans vos yeux  sachez que je me juge moi-même et je vois mon immense paresse accusée. Partout, je vois de l’accusation: dans les yeux de vos chiens et même dans ceux de mon chat qui s’en fout. A vous qui avez je sais le même manteau que moi mais qui savez sûrement le laisser au placard , à vous qui me tannez d’adages bienveillants quand je marche au radar, à vous qui êtes vêtus des cuirs tannés de votre résilience, drapés dans les volutes  de soie  d’abandon aux choses simples, j’ai tant à  apprendre de vous. Et puis j’ai senti naître une jubilation, comme une enfant pas sage et j’ai franchi la ligne du saint kilomètre et j’ai suivi vos pas qui me mèneraient ailleurs et ce serait mieux que nulle-part, j’ai traversé la ville en entier comme un enfant capricieux et forcé d’avancer et j’étais aussi toute petite et vieille de cent ans et j’enviais la hauteur  des tours de New York et même la tour  d’Italie penchée mais debout au dessus  des bassesses du monde et j’étais un enfant qui fait ses premiers pas étonné de lui-même et au milieu de la place Concorde, soudain: le chaos rugissant métallique infernal des voitures et soudain une main dans la mienne qui me tire vers l’avant et une voix de nulle part qui me dit “On va y aller ensemble” et on a traversé toute la place en courant tenant bon, tenant tête, tenant corps au chaos effrayant et il a disparu, tout au bout de la place, disparu d’un seul coup, emportant avec lui mon écharpe de sanglots étranglés qui me serrait le cou et la ville soudain n’était plus le boyau génocide qui digère à l’acide mes derniers idéaux, mais un champ de possibles infini et le chant des oiseaux qui reviennent au printemps se percher sur les ponts où coulent toutes les eaux qui lavent nos blessures. Ce garçon je crois était vêtu de cuir et de la soie, c’est sûr, il en avait aussi et la ville ce jour là était toutes mes amours envolées sur les toits mais qui veillent sur moi et ça me donne presque envie, pour l’occasion, de changer de manteau pour un morceau de soie.


Septembre - Edito

Septembre,

 C’est ton premier jour et cette année tu dois peiner à renaître parmi le chaos, les demi-visages et les demi-discours. Un vent plus léger a soufflé sur juillet et août. Sûrement le mouvement des corps libérés, le souffle ravivé par des espoirs de passage et surtout par le bénéfice du doute. C’est ton premier jour et c’est sur toi que ça tombe, de devoir être le premier de ce que l’on a nommé « le monde d’après ». Aux grilles des écoles tu soulages ceux, qui pendant de longs mois, ont attendu que cela cesse et tu déchires les cœurs, qui après tout ce temps à battre côte à côte, auraient voulu que cela ne s’arrête jamais. 

Septembre, c’est ton premier jour, il y a une belle lumière mais les journaux ne font qu’assombrir nos idées, que ce soit au sujet du Covid ou du reste. Aujourd’hui ils parlent toujours des femmes assassinées, harcelées ou agressées au hasard des rues, de chevaux tués et mutilés au hasard des champs, de l’enfer du Liban, de celui des migrants syriens subsahariens et afghans, tchadiens, nigérians, érythréens… Pandémie ou non, comment ne pas être malade? Avec ou sans vision, en pensant au futur, comment ne pas avoir les yeux troubles? Septembre, je t’attendais, pour un concert en plein air, pour ta lumière particulière et pour retrouver des gens qui vivent loin de moi, le cœur serré entre des frontières fermées. Septembre, je te respire de ma fenêtre puisque c’est interdit partout ailleurs, j’ai une vue imprenable sur les tours qui dominent le monde. De leurs bureaux, à cette heure, on voit le soleil qui s’effondre et on se fout que de l’autre côté de la Terre, des glaciers aussi. 

Septembre, ta première Lune est pleine, de là où je suis elle semble rouge et ronde, comme un signal d’alarme entendu et crié par certains, ignoré et occulté par d’autres. Septembre, cela doit te faire mal de nous voir divisés, d’être si tiraillé, aux frontières de saisons qui n’existent même plus. Il fait chaud et froid en même temps. C’est souvent comme ça, un premier jour. Chaud et froid en même temps. C’est tout de même moins grisant quand ils sont tous les deux soufflés par des gouvernements. Septembre, même si mon cœur surtout se serre, en pensant à mes idéaux et mes proches fragiles, de tout mon cœur, qui promet de faire de son mieux, je souhaite à tous la meilleure rentrée possible. Je m’élance sur des routes incertaines et ici il n’y a qu’en courant que l’on a le droit de respirer. Alors parfois j’ai peur que mon cœur s’essouffle, mais mon cœur ce fou, il continue d’espérer, un accueil un peu moins hostile pour novembre, pour janvier, pour avril.



Portrait - Michel: Paris, ou l’utopie vraisemblable

Rencontre avec Michel, croate de 34 ans passionné par la culture populaire
française, pour qui Paris est une fête permanente.

La première fois que j’ai rencontré Michel, c’était à la gare routière de Dubrovnik, en
août 2019. Je devais y faire une étape avant de prendre un bus pour la frontière bosniaque
et rejoindre ensuite le Monténégro. Peu familière avec la dimension impersonnelle des
hôtels, j’ai une préférence pour dormir chez l’habitant. Par l’intermédiaire d’un réseau de
voyageurs qui facilite cela, je trouve le contact de Michel. La communication est facile et
enthousiaste, il viendra me rejoindre à la gare après son travail et m’hébergera pour deux
nuits. A l’approche de l’heure convenue pour le rendez-vous, je reçois par message une dizaine de photos, en légende desquelles il écrit « pour être sûr que tu me reconnaisses ».
Heureusement que la gare s’était vidée et que je n’avais pas beaucoup d’inquiétude, car sur
toutes les photos, il est accompagné d’une bande d’amis. Des photos de fêtes, prises de
nuit, probablement sa manière à lui de se présenter sous son meilleur jour. Il devait être
environ 23 heures quand j’ai reconnu la silhouette athlétique et le regard enjoué qui
revenait le plus souvent sur les photos.

Après quelques banalités échangées au sujet de sa journée et de mon voyage, nous
descendons du bus. Il vit dans maison partagée avec quatre autres locataires, à l’écart de la
ville et de l’affluence touristique. Sa chambre est entièrement occupée par quatre lits et
s’ouvre sur un grand balcon au dessus d’un canal, reliant un petit port à la mer. Les murs
sont recouverts d’images de cabarets burlesques, d’articles de journaux illustrés par des
photos du Montmartre des années 50 et d’affiches anciennes,dont la célèbre Tournée du
Chat Noir. Tous sont écrits en Français. Je m’étonne à voix haute et il me répond qu’il est
passionné par cette part de la culture populaire française. Je me souviens en effet que dans
le bus, lorsque je lui avais dit habiter à Paris, son visage s’était éclairé. Spontanément, je lui
lance que je vis à mi-chemin entre le Moulin Rouge et le Sacré-Coeur. J’aurais pensé que
mes baskets et mon gros sac à dos ébranleraient un peu ce qui semble être son « parisian
dream », mais ses yeux s’illuminent d’enthousiasme comme si il avait l’une des danseuses
en face de lui. Nous échangeons un moment, puis voulant aller me coucher je lui demande
où est ma chambre, en même temps que je m’interroge sur l’agencement son espace de vie
avec autant de couchages, le sachant en plus célibataire et sans enfants. « C’est pour
pouvoir accueillir pleins de voyageurs. » : Membre confirmé de la communauté des
couchsurfers, je comprends l’idée. Seulement, il lui semble donc tout naturel que je dorme
dans la même chambre que lui, et ça, ce n’était pas vraiment dans le deal.

Michel a 34 ans, il est originaire de Zagreb où il a suivi des hautes études
d’économie et parle un Anglais parfait. Néanmoins, il fait partie de ces jeunes qui ne
veulent pas faire carrière. Réceptionniste dans un hôtel de luxe dans le centre ville, il
refuse même une promotion de chef car c’est«trop de responsabilités pour une
augmentation qui n’en vaudrait même pas la peine . » Dans une ville à l’économie
sinistrée, ses qualifications sont plutôt un privilège. Surprise de cette position en
connaissant la faiblesse des salaires croates, je lui fais part de mon souvenir d’un chauffeur
de taxi, qui travaillait à la poste à temps plein la journée et devait conduire la moitié de la
nuit pour subvenir aux besoins de sa famille. La nécessité de cumuler deux emplois n’est
apparemment propre qu’aux habitants de Dubrovnik, où le coût de la vie est beaucoup plus
élevé que dans le reste du pays. Selon lui, tout est question des aspirations de chacun et de
l’importance que l’on accorde aux biens matériels. «Quand je commence à 14h je n’aime
pas, parce que je ne fais rien d’autre de ma journée, mais quand je commence à 6h du
matin alors je termine à 13h. Si je deviens chef, on risque de m’appeler parfois en dehors
de mon temps de travail et je ne veux pas être dérangé. Je veux pouvoir payer mon
loyer, manger et avoir du temps. C’est juste pour voyager que ça me demande un effort,
mais après une année d’économie, je peux le faire. » Une vie simple, d’après lui.

Nous parlons de cinéma, il s’avère qu’il connaît mieux que moi le répertoire de Godard et
toute la Nouvelle Vague. Lorsqu’il met de la musique en fin de journée, ce sont
principalement des classiques de Nino Ferrer ou de Michel Polnareff qui planent au dessus
du canal. Je le teste un peu pour voir si ce n’est pas une tentative semi-adroite de
rapprochement, mais il se trouve qu’il chante et presque sans accent. Les quelques mots de
Français qu’il maîtrise ont été appris au travers des chansons de la pop française, dont la
traduction est devenue un de ses passe-temps réguliers. Il est allé à Paris il y a une dizaine
d’années et il évoque les lieux dont il se souvient comme on raconterait une scène de
Midnight in Paris de Woody Allen, qui fait d’ailleurs partie de son top-10, d’un Rohmer,
ou d’un Truffaut. Paris est pour lui une fête permanente, teintée de romantisme et de
poésie.

Ce qu’il préfère, c’est la danse. Toutes les danses. Que ce soit dans les bars, dans les clubs de jazz ou sur les terrasses entre les remparts du vieux Dubrovnik, il pratique ses
bases de tango, de salsa ou de twist partout où il le peut. Il m’y emmène d’ailleurs le
deuxième soir. Les musiciens font une pause lorsque nous arrivons, il en profite pour leur
serrer la main. Le serveur du bar le salue, il semble être en terrain connu. Personne ne
danse, ici. Si le lieu et la musique sont tous les deux agréables, il faut dire qu’aucun ne s’y
prête vraiment. Néanmoins, une fois les verres commandés, il me fait part du défi qu’il se
lance à chaque fois qu’il vient ici : le rituel consiste à chercher une partenaire qui voudra
bien danser avec lui malgré tout et si possible de faire en sorte que tout le monde finisse
par suivre. Il se met en chasse et la partie ne semble pas gagnée. Il revient s’asseoir, dépité
et agacé: « Comme par hasard elles ont toutes un mec, est-ce que je leur ai demandé de
coucher avec elles ? Non, je veux juste danser, ça me déprime. » J’étais presque prête à
accepter, mais le ton qui frôlait l’agressivité ne m’a pas aidée à vaincre la timidité qui
m’avait fait refuser l’invitation à notre arrivée. Il me confie plus tard qu’il s’est souvent vu
reprocher cette nécessité de proximité un peu supérieure à la moyenne, qui peut parfois
sembler envahissante. Je n’étais d’ailleurs visiblement pas la première à exprimer une
surprise réticente quant au fait de devoir partager la même chambre. Ayant entre temps
constaté l’arrivée de nouvelles clientes, il se lève pour faire à nouveau le tour des tables.
L’une finit par accepter. Ils dansent une valse sur du Leonard Cohen, tout le monde filme,
puis quelques couples se joignent à eux. En moins d’une demi heure, c’est presque toute la
terrasse qui danse entre les chaises et les musiciens, et tout le monde est content. Il avait
réussi.

En janvier dernier, Michel m’a écrit pour me dire qu’il serait à Paris en février, pour
un voyage touristique et pour se rendre à toute une série de cabarets. Je le retrouve donc
près de 8 mois plus tard pour un café dans les pentes de Montmartre. Arrivé quatre jours
plus tôt, il en est déjà à son troisième music-hall. Dans son programme, le Mogador, le
Moulin Rouge, les Folies Bergères. La liste, méticuleusement dressée dans un Moleskine,
est encore longue. La moyenne des prix pour un spectacle seul étant d’environ 85 euros,
l’effort financier est de taille pour l’équivalent d’un smic croate. Pas question, donc, de
céder au grand jeu. On ne lésine pas sur la quantité de spectacles, mais la coupe de
champagne n’est pas plus envisageable que le forfait dinner-show. 

Entre un allongé et un croissant commandés avec délectation et dans son meilleur français,
je lui demande si la ville est toujours à la hauteur de ses espérances. Il me répond que rien
n’a changé, ni les spectacles, ni la ville. Peu importent les serveurs désagréables ou les bars
qui doivent fermer avant 2h. La féérie qu’il perçoit est celle qu’il est venu chercher et il
semble en effet tout aussi enchanté que lorsqu’il m’évoquait ses souvenirs l’été précédent.
Nous marchons un peu, il me demande de le prendre en photo devant le Sacré-Coeur et sur
les marches emblématiques menant à la place du Tertre, dans un autre café et avec un
journal en français dans les mains. Pour qui vit ici depuis sept ans et fait déjà partie de
ceux qui se plaignent des galeries d’art transformées en Starbucks, on aurait presque envie
de faire un tour dans ce Paris que beaucoup de parisiens n’ont jamais vu. 

Texte et image: Morgane Gander



Quartier libre - Il y a toujours un absent dans la salle, ou mon corps, ce théâtre turbulent

On ne dit pas j’ai mal 

J’ai mal ça fait trop mal quelle vulgarité la plainte

Quelle défaite élégiaque

On se tait

Au pire on l’exprime sur instagram

A travers une citation attribuée à un auteur qui n’a jamais dit ça

Au mieux on en fait quelque chose 

On est au bon endroit en plus

Nous artistes aussi aveugles que lucides 

Nous acharnant à nous rendre visibles

Nous déchaînant sur la toile pour attirer l’oeil flatteur

Par notre plastique entretenue

Capturée sous le bon angle

Pour mener l’autre jusqu’à notre intérieur ravagé

C’est vrai c’est le meilleur endroit du monde

Pour vivre et mourir

Pour renaître

Pour mourir trois fois par semaine

Parfois six

Pour mourir vingt-huit dates

Parfois quarante 

Parfois plus 

Alternance entre vie et mort prolongée pour cause de succès

Trois dates seulement parfois 

Au pire oubliées 

Au mieux showcase prestigieux d’une  petite mort  que l’on appelle état de grâce

On peut mettre tout le mal dans nos mots

Dans notre jeu

Mets toute cette douleur dans ton jeu

C’est génial cette douleur

C’est une expérience formidable pour la création

Elle est nécessaire cette douleur

 C’est si bien la douleur pour créer 

C’est ça c’est ça continue avec ce genre d’inepties 

J’ai enfin une raison tangible d’avoir la haine

On ne crée pas sans douleur

On ne montre pas ses sentiments dans la vie

Mais sur scène oui

On ne monte pas sur scène sans douleur 

Ni chaos bien enfoui 

Au fond de soi

Regarde c’est beau la douleur

Aime-la cette douleur

Sans douleur pas de littérature

Sans douleur pas de théâtre

Pas de peinture

Tu as une si jolie douleur

Tu es belle dans la douleur

Elle te va bien cette douleur

Tu es si proche du théâtre quand tu pleures

Je pleure pour quelqu’un qui ne m’aime pas

Oui mais tu aimes le théâtre et le théâtre


Ta gueule


Je n’aime pas le théâtre connard 

J’ai besoin du théâtre

C’est comme respirer

Et personne n’a d’amour pour la respiration

Peut-être que certains en ont réellement pour le théâtre

Je ne sais pas

Je les invite à s’interroger sur l’amour

Et à le distinguer de la nécessité

Alors tu as besoin de quelque chose qui est là

Tu vas monter sur scène cinq fois par semaine

Quelle chance vraiment quelle chance regarde

Là tu pourras avoir mal

Là tu pourras crier

Tu pourras saigner 

Tu pourras dire je t’aime 

Tu pourras dire je t’aime à qui tu veux

Et tu pourras le dire au monde entier

C’est vraiment génial

Tu pourras dire va te faire foutre

 Et tu pourras le dire au monde entier

Tu pourras dire je m’en fous

Et ils t’écouteront

S’abandonner à son propre sentiment d’abandon

Qui sévit dans toute la chair 

Quel luxe impudique de se déverser sur un plateau

Piédestal de cette absence ancrée 

Comme une douleur intercostale

Epanchée en public

Ce soir il y aura d’autres chairs

Tu pourras tout leur dire

Tu pourras tout faire

 Leur dire je te désire 

Cracher des gerbes de sang verbal que le manque envenime

Désirer tous les corps de la Terre

Privilège absurde quand le désir d’un seul corps nous anime

Mais d’accord je veux bien jouer le jeu

Là tout de suite 

Etre

« Dans l’instant présent »

« Ici et maintenant » 

Gnagnagna

Alors voilà je t’aime 

Je te désire

Je t’aime

 Je t’aime

Je t’aime 

Je t’aime 

Je t’aime

Regarde comme c’est violent comme je t’aime

C’est vrai je l’ai crié à travers d’autres mots

Tous les maux de Juliette d’Ysé de Phèdre 

D’Andromaque d’Hermione peu importe

Tu as vu 

Tu as entendu

Vous avez entendu 

C’est « venu du sol »

J’ai « pris l’espace »

J’ai pris la lumière 

Le premier balcon

Le deuxième balcon

Les catégories 1 à 4

Les places à dix-huit euros tarif réduit

Les places à quarante euros tarif plein

Tous les strapontins

 Ce n’est pas l’espace que j’ai pris

C’est tout l’arrondissement 

C’était grandiose 

Grandiose cette douleur

J’ai transpercé les murs 

 Tous les murs criblés de ma douleur

Même ce sacro-saint stylistique métaphorique imaginaire rhétorique

Putain de quatrième mur

Le monde entier pendu à mes lèvres saignantes

Transpercé par l’élan cathartique des mes je t’aime

De mes allez vous faire foutre

De mes va te faire foutre tellement je t’aime

Le monde entier sauf toi à qui j’ai dit mille fois je t’aime 

Mille fois ces polymorphes inconditionnels multi-émotionnels « va te faire foutre tellement je t’aime »


Standing ovation


Corps levés et bras tendus dans le tonnerre 

Ames sensibles et averties

Qui saisissent la rupture et l’hémistiche dans le vers

 S’ils savaient

S’ils savaient la césure dans ma gorge

Et le vide quand ils seront partis

S’ils savaient le vacarme

Leurs larmes seraient-elles hilares ou tristes

S’ils entendaient le fracas dans ma cage thoracique?


La fête est finie les spectateurs sont partis

Ce soir ils sont comme des centaines d’absents de plus

Ce soir aucune scène n’est à la hauteur de cette si belle

Si nécessaire douleur de l’absence

Ce soir est l’expérience physique que le théâtre n’est même pas un soin palliatif

Mais le spectacle  de ma désillusion comique.

Les mentors ont menti

Peut-être les ai-je mal écoutés

Le plaisir est expiatoire et nécessaire

L’amour et la douleur sont ailleurs

Dans ce que l’on nomme le vrai monde et dans notre intérieur

Surpeuplé d’absents chéris les uns après les autres

Ce soir les mots ne peuvent rien

Ni le succès ni Racine ni Andromaque ni Hermione ni Juliette ni Ysé ni personne

Je repense à Paul Claudel

 Lutte de la chair contre l’esprit

Il avait une soeur dont plus personne ne parle

Elle s’appelait Camille 

Sculptrice 

Artiste forcée par d’autres à rejeter sa nécessité

Muse virtuose 

Menacée empêchée 

Jugée condamnée

Incomprise

Internée. 

A Paris

Ile Saint-Louis

19 quai de Bourbon 

Sur le mur de son ancien atelier

Une plaque commémorative

La dernière phrase d’une de ses lettres à Rodin: 

«Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente. »

Voilà on y est

C’est l’agencement rhétorique qui me manquait

C’est rarement le bon « toi » qui nous entend quand on monte sur scène pour dire je “t’aime” au monde entier.

Il y a toujours un absent dans la salle 

Il n’existe pas de services de soins intensifs pour les trop grands sentiments. 

C’est pour ça qu’on revient.


 Morgane Gander



Portrait - Cameron, l’amour à 20 ans

 A l’unique fenêtre de son studio, Cameron est tourné de trois-quart vers l’horizon parisien, vaste étendue de taule bleutée. C’est un jour de congé, la dégaine est décontractée mais étudiée. Rentré dans dans un jean délavé avec une négligence que l’on devine contrôlée, un t-shirt en coton bleu fluide laisse apparaître une clavicule saillante. En passant sa main entre ses mèches châtain qui tombent sur son oeil droit, il dit vouloir ses cheveux encore plus longs, “pour pouvoir faire une frange type années 70”. Il dit ne pas avoir de goût particulier pour cette époque, mais les chemises vintage sur le dossier d’une chaise et l’appareil photo Minolta laissent deviner une tendance rétro. D’un geste machinal et précis, il allume une cigarette et sa silhouette, longiligne, se découpe en ombre chinoise dans la lumière de fin de journée.  Fin et agile, il a l’élégance d’un chat, perché au 6ème étage d’un immeuble haussmannien.

Originaire des Haus-de-Seine, Cameron a des désirs de cinéma depuis le lycée. En tout cas le désir d’un film dont il a déjà élaboré le scénario avant d’être diplômé. Une fois le bac en poche, il choisir donc de suivre des études de cinéma à la Sorbonne. A 19 ans, déjà amoureux de son compagnon actuel et de la nuit parisienne, le retour quotidien à Clamart apparaît  rapidement comme impossible. Il choisir alors de s’établir à Paris et dès ses premiers pas dans l’indépendance, il apprend donc à conjuguer vie de couple e tvie étudiante.  S’il s’est cru disposé à l’engagement au long terme dès ses premières expériences, amorcées par l’intermédiaire des applications de rencontre, elles ne lui laissent pas de souvenirs impérissables.  En effet, entre photos bien choisies et brillance rhétorique, l’idéalisation est facile et Cameron, souvent déçu. Les partenaires, en nombre illimités et souvent adeptes du swipe frénétique, sont rarement enclins aux grandes promesses et ainsi se nourrit le paradoxe urbain d’être toujours entouré mais souvent seul. Les moyens virtuels, selon lui, peuvent parfois contribuer à faciliter les premiers échanges, mais nécessitent une certaine vigilance, surtout dans les grandes villes où les tentations sont d’autant plus nombreuses. Il trouve les bars et les fêtes plus propices à une réelle connexion et c’est d’ailleurs au hasard de l’une d’entre elles, à l’aube de ses 20 ans, qu’il rencontre le partenaire qui partage sa vie aujourd’hui. S’il précise que dans la communauté homosexuelle, et surtout dans le milieu gay parisien, l’exclusivité dans le couple s’applique d’avantage sur le plan sentimental que sexuel, l’idée de l’engagement soudainement possible a tout de même alimente quelques inquiétudes. 

Néanmoins, le jeune vingtenaire reconnaît aujourd’hui combien la relation lui a apporté ; au delà du sentiment amoureux évident, le gain en estime de soi et en maturité sont des bénéfices précieux, même si efforts et abnégation sont parfois nécessaires pour surmonter quelques fragilités. A cette époque charnière de l’existence entre fin d’études et vie active, Cameron évoque, à titre d’exemple, la différence de rythme de l’évolution professionnelle de chacun. Tous deux du même âge et évoluant dans le milieu artistique, les opportunités ont pour l’instant été plus nombreuses pour son compagnon, pour qui le temps à accorder à la relation est parfois difficile a trouver. Cela peut être source de motivation, mais l’épanouissement professionnel de chacun lui apparaît comme primordial pour celui du couple. Convaincu qu’un équilibre peut être trouvé sans avoir à sacrifier aucune des deux sphères, il tend alors à avancer davantage dans sa propre construction tout en gardant assez de place pour sa privée. 

Volubile, le visage souvent fendu d’un sourire spontané, Cameron évoque les couples autour de lui. Il envie ceux qui avancent, cote à cote comme des partenaires de route heureux d’être ensemble sans dépendre l’un de l’autre, et déplore ceux qui ont sacrifié vie sociale et ambition au profit de l’avenir conjugal. Si la vie a deux est un cadre à soigner, la balance entre habitude et expériences est aussi importante pour chacun des individus que pour la pérennité du couple. Il faut avoir assez d’espace pour rester ouvert et léger, accepter l’existence du hors-champs sans pour autant être inconséquent. « Le couple selon moi ne doit  nous donner l’impression de nous sacrifier. Si la relation est saine, ça ne peut faire qu’augmenter le bien-être de chacun et rendre disponible pour accomplir des choses. Prôner le sacrifice comme seul moyen d’exister auprès de l’autre, c’est vraiment le signe d’une frustration toxique. » L’idéal un peu flou, donc, d’un équilibre subtil, qui serait d’avoir chacun des objectifs avec des points de convergence en ligne de mire. S’il a lui aussi fait l’expérience des rendez-vous multiples et sans suite, il privilégie aujourd’hui la qualité de l’échange tout en prenant soin de garder du temps pour le reste de son entourage. 

Il attrape le Minolta et s’interrompt un instant pour photographier l’extérieur. Du haut de sa jeunesse et de l’immeuble montmartrois, il prend le temps d’observer et d’écouter. Ses parents divorcés, enfant ayant grandi au sein de familles recomposées, il a pu faire le constat de nombreux schémas de couples autour de lui. Le modèle qu’il suit reste néanmoins celui évoqué précédemment, où une nette distinction est faite entre épanouissement physique et émotionnel. 

Ce qu’il perçoit du monde et des autres, de leur manière d’être seuls ou ensemble, il aimerait le retranscrire, autant par les mots que par l’image. Il espère en ce sens que ses études de cinema auront été une structure suffisante pour lui permettre de réaliser des films à la hauteur de ses ambitions. Il cherche, en attendant et pour se faire la main, un stage dans une boîte de production. Toujours à la fenêtre, le visage entre les mains, il reste un peu songeur, en plein soleil, avec dans ses grands yeux sombres l’ombre d’un doute quand il parle de l’avenir. 


Texte et image: Morgane Gander 

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